Le Québec viril : la tradition des hommes forts

D’aussi loin qu’on s’en souvienne, les légendes et exploits d’hommes forts ont à la fois fasciné et fait la fierté du Québec. De l’Hercule du Nord à Louis Cyr en passant par Jos Montferrand, ces hommes plus grands que nature ont peuplé les histoires de fin de soirées de bien des chaumières québécoises. Qui étaient réellement ces hommes et pourquoi ont-ils pris une telle importance au sein de la mémoire collective?

La fascination pour la force physique

La glorification de la force physique remonte à la nuit des temps et on retrouve, pratiquement dans toutes les cultures, des hommes forts mythiques. Tantôt leurs gros bras étaient mis au service du peuple, tantôt ils le tyrannisaient, mais toujours on y voyait un symbole de supériorité, de valeur guerrière et, parfois, des demi-dieux! C’était par exemple le cas en Grèce antique, où les exploits d’Achille et d’Ulysse, mis en scène dans l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, étaient enseignés aux enfants dès leur plus jeune âge.

Au Québec, l’apogée de la fascination populaire des francophones pour les hommes forts s’étend du XIXe au début du XXe siècle. Plusieurs raisons expliquent cet engouement. D’abord, il faut rappeler que la défaite aux mains des Anglais date de peu et que ceux qu’on nomme alors Canadiens français sont souvent confinés aux travaux des champs et des chantiers de bûcherons. Rares sont ceux qui se distinguent en politique ou en économie. La valeur d’un homme est alors jugée par ses capacités physiques et les hommes forts sont une source de fierté collective : leurs prouesses illustrent, aux yeux de tous, la valeur de tout un peuple.

D’autre part, en cette époque de durs labeurs, rares étaient les divertissements après les longues journées de travail. La culture orale était exceptionnellement présente, tant par les contes que les légendes et les chansons. Ainsi, à côté des éternelles histoires d’amour et de « yâble » (diable), celles des exploits surhumains de nos hommes forts faisaient bonne figure. Elles contribuaient sans doute à redonner de l’entrain et des forces à nos ancêtres pour les travaux à recommencer le lendemain…

Quelques hommes forts du Québec

Les coureurs des bois

Les premiers hommes forts du pays, bien qu’anonymes, ont sans conteste été les coureurs des bois. Ces gaillards qui s’aventuraient en territoires inconnus pour aller marchander avec les Autochtones ont inspiré, dès les débuts de la colonie, bien des légendes. À la fois explorateurs et braconniers (ils œuvraient souvent sur le marché noir), vivant souvent en solitaires et dans un climat hostile, les coureurs des bois ont fortement marqué l’imaginaire et l’identité des premiers francophones d’Amérique.

Jean-Baptiste GrenonJean-Baptiste Grenon, l’Hercule du Nord

Avec l’établissement progressif de la colonie, le commerce des fourrures devient plus marginal et l’agriculture occupe la plupart des nouveaux arrivants. Nécessitant autant de vigueur que d’endurance, les travaux des champs sculptent rapidement des agriculteurs à la force incroyable, parfois au grand dam des futurs conquérants… Ainsi va l’histoire de Jean-Baptiste Grenon, dit l’Hercule du Nord, qui vécut au XVIIIe siècle à Baie-Saint-Paul. On dit de lui qu’il se serait déjà battu avec un ours et était capable d’arracher une souche d’arbre à mains nues.

Durant la guerre de la Conquête, en 1759, lorsque les Anglais arrivent à proximité du village pour pourchasser les miliciens canadiens, les habitants prennent rapidement la fuite dans les bois. La nuit, des hommes se rendent sur le rivage pour élever des fortifications, mais deux d’entre eux – dont Jean-Baptiste Grenon – sont capturés et emmenés sur le bateau ennemi. Le premier est jeté à l’eau, alors que Jean-Baptiste Grenon est quant à lui attaché à l’un des mâts, des soldats le frappant pour lui faire plier les genoux et le jeter à l’eau à son tour. Impressionné par la force physique de Grenon qui résistait aux coups sans broncher, le capitaine du navire ordonne qu’on lui détache une main. Aussitôt, Grenon frappe un soldat tellement fort que celui-ci meurt sur le coup. Étonnés par sa force surhumaine, les Anglais l’auraient alors détaché et laissé rejoindre son village.

Jos MontferrandJos Montferrrand

Au début du XIXe siècle, les chantiers de bûcherons se multiplient et la compétition est souvent forte entre les Canadiens français et les immigrants irlandais pour obtenir ces emplois. C’est dans ce contexte qu’émerge, en Outaouais, la figure légendaire de Jos Montferrand. Né en 1804 à Montréal, il passe cependant la majeure partie de sa vie sur les chantiers de cette région frontalière du Haut-Canada, travaillant comme bûcheron, draveur et contremaître.

Montferrand acquiert une renommée dès son plus jeune âge, remportant par exemple à l’âge de 19 ans un combat de boxe contre un champion anglais autoproclamé. Du haut de ses 6 pieds 4 pouces, on dit de lui « qu’il frappe comme la ruade du cheval et manie la jambe comme un fouet ». Gaillard et fêtard, il semble que, lors d’une soirée endiablée, il ait laissé la marque de son talon au plafond d’une taverne à la suite d’un saut spectaculaire!

C’est cependant sur les chantiers que Montferrand acquiert ses plus hauts faits d’armes, où les confrontations entre ouvriers canadiens-français et irlandais sont fréquentes. Son combat le plus notoire, et sans doute le plus violent, a lieu sur le pont Union, en 1829, où 150 Irlandais le prennent en embuscade alors qu’il tente de le traverser seul. S’approchant rapidement de ses assaillants, Montferrand en saisit un par les pieds et s’en sert comme massue pour frapper les autres, qu’il lance par la suite dans la rivière.

Véritable héros canadien-français, Montferrand a effectivement combattu à plusieurs reprises des fiers-à-bras anglophones, ses exploits étant largement relayés dans les tavernes et les camps de bûcherons. Symbole de la résistance d’un peuple vaincu lors de la Conquête et, plus tard, des Rébellions patriotes, Montferrand et ses exploits, il faut l’admettre, furent sans doute encensés outre mesure lors de soirées bien arrosées, comme bien des légendes d’ailleurs…

Louis CyrLouis Cyr

Noé-Cyprien Cyr, dit Louis Cyr, est sans conteste le plus célèbre des hommes forts du Québec. Fils aîné d’une famille nombreuse et dont le père était lui-même homme fort et bûcheron, Louis Cyr se distingue très jeune par sa force prodigieuse. À 18 ans, alors que sa famille se retrouve à Boston, il remporte un concours d’hommes forts en soulevant un cheval de terre, alors que ses concurrents échouent. C’est alors le début d’une longue série de tours de force qui feront de lui une véritable légende, tant au pays qu’à l’étranger.

Progressivement, il s’impose comme l’homme le plus fort d’Amérique du Nord, déclassant tous les champions précédents. Parmi ses prouesses, il aurait soulevé d’un seul doigt un poids de 251 kg (553 lb) et porté sur son dos une plate-forme soutenant quelque 1 967 kg (4 337 lb). L’un de ses tours de force les plus remarquables a lieu à Montréal, en 1891, alors qu’il retient de ses deux bras des chevaux qui tirent chacun de leur côté.

Louis Cyr retenant deux chevauxLa même année, il se rend en Angleterre pour y faire tournée et rencontrer les hommes forts d’Europe, dont certains se défilent, leur force reposant parfois davantage sur des trucages que sur d’authentiques muscles… Toujours est-il que Louis Cyr remporte alors toutes les compétitions et bat plusieurs records. Il est nommé à ce moment l’homme le plus fort du monde et reçoit même l’honneur de se produire devant le prince de Galles et la reine Victoria.

Entré dans la légende, il continue à émerveiller les foules jusqu’en 1906, moment de sa dernière prestation, alors que sa santé commence à vaciller. Lors d’un match nul, il cède gracieusement son titre d’homme le plus fort du monde au jeune Hector Décarie, une étoile montante des tours de force. Il se retire alors, invaincu, et s’éteint en 1912.

La force des Québécois : mythe ou réalité?

La tradition des hommes forts québécois fait bel et bien partie de l’imaginaire collectif et fascine encore de nos jours, comme en fait foi le film dédié à la vie de Louis Cyr qui sera bientôt à l’affiche. Au-delà des exploits et des légendes, est-il vrai que les Québécois, autrefois appelés Canadiens français et Canadiens, ont une aptitude particulière pour la force? Difficile d’apporter une réponse précise et vérifiable à un tel énoncé, du moins d’un point de vue objectif…

La réalité à laquelle ont dû faire face nos ancêtres peut quand même apporter certains éléments de réponse. Tout d’abord, il faut savoir qu’aux premiers temps de la Nouvelle-France, les hommes et les femmes qui partaient de France pour venir s’installer en Amérique du Nord étaient triés sur le volet. Seuls les gens en bonne santé et de constitution vigoureuse étaient choisis et, si une personne s’avérait trop faible ou malade une fois sur place, il n’était pas rare qu’elle soit renvoyée aux frais du roi.

D’autre part, les traversées elles-mêmes étaient très exigeantes et beaucoup de colons mourraient en mer, alors que beaucoup d’autres succombaient au scorbut et aux hivers rigoureux une fois arrivés sur place. Les hommes et les femmes qui survivaient comptaient donc parmi les plus robustes pour ces simples raisons. D’autre part, les difficiles travaux des champs, les escarmouches incessantes avec les Autochtones et les Anglais – il faut se rappeler que les colons étaient aussi miliciens et se battaient fréquemment – ont aussi contribué à forger des types physiques généralement robustes et résistants.

Il demeure que, depuis le début du XXe siècle, le Québec est une société majoritairement urbaine et que, depuis au moins 50 ans, les emplois manuels se font de plus en plus rares. Sans doute cette « force » de nos ancêtres n’était-elle pas étrangère à la rudesse et à la pauvreté de leur mode de vie. Au-delà des mythes, ces hommes forts, comme bien d’autres figures de notre histoire, nous rappellent nos origines et invitent au dépassement de soi. C’est sans doute là leur héritage le plus fort!

Marc

 * Ce texte a été écrit dans le cadre d’une soumission et était destiné destiné au grand public, sur un ton à la fois informatif et ludique.

Notices et sources des images

L’Hercule de Charlevoix

Jos Montferrand

Louis Cyr

Références

Sites Web

Articles

  • Jean-Noël Dion, « Louis Cyr : homme fort et amuseur public », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 69, 2002, p. 18-24.
  • Donald Guay, « La force des Québécois », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 69, 2002, p. 10-12.
  • Michel Prévost, « Joseph (Jos) Montferrand, roi des forêts de l’Outaouais ou pilier de tavernes? », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 69, 2002, p. 13-17.

Livres

  • Ben Weider, Les hommes forts du Québec, de Jos. Montferrand à Louis Cyr : biographies, Montréal, Éditions du Jour, 1973.
  • Ben Weider, Louis Cyr, l’homme le plus fort du monde, Montréal, Éditions Québécor, 2012.
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