De poigne gracieuse : les femmes fortes du Québec

Si le Québec aime se rappeler les exploits de ses nombreux hommes forts, diverses anecdotes laissent transparaître le pendant de cette tradition virile : la force étonnante de nombreuses femmes d’ici. Si, comme le dit le vieil adage, « derrière chaque grand homme se trouve une grande femme », la force est souvent affaire de famille et de nombreux hommes forts avouaient souvent tenir autant de leur père que de leur mère à cet égard… Voici le portrait de certaines de ces femmes à la force exceptionnelle.

Marie Grenon

Jean-Baptiste Grenon, dit l’Hercule de Charlevoix, a eu deux fils et quatre filles. Si ses fils furent des hommes vigoureux, c’est sa fille Marie qui aurait véritablement hérité de la force herculéenne de son père.

On connaît peu de chose sur cette femme, sinon cette anecdote où on la retrouve jeune fille et plutôt taquine. Un jour qu’elle rentrait chez elle, en montagne, dans les environs de Baie Saint-Paul (il s’agit d’un paysage très escarpé) en ramenant sur ses épaules un paquet, elle croisa un jeune homme venant de la Rive-Sud du fleuve. Celui-ci, voulant aider la jeune fille et profiter de sa compagnie, la pria de le laisser porter le paquet qu’elle portait elle-même. Croyant qu’il ne s’agissait que de vêtements ou autre chose de léger, il ne put soutenir le poids du paquet, un minot de sel (soit un poids d’environ 100 livres), qu’il échappa honteusement par terre.

Fouetté par l’orgueil, le jeune homme prit le paquet sur ses épaules et fit une partie du chemin en suivant Marie, qui parlait vivement de tout et de rien. Exténué, il finit par s’arrêter pour souffler. Le remerciant alors pour son aide, Marie reprit rapidement le paquet sur ses épaules en continuant le chemin, au grand dam du galant éconduit. Notre homme se précipita alors à la première maison qu’il croisa pour demander à boire, en maudissant intérieurement la montagnarde à la force surhumaine.

Lorsqu’il fit le récit de son aventure, on l’informa de l’identité de la jeune femme, en lui disant qu’elle aurait bien pu le prendre sur ses épaules en plus de son paquet sans se fatiguer davantage…

Philomène Berger-Véronneau

Louis Cyr profita d’une génétique des plus favorables en ce qui a trait à la force physique : si son père était relativement fort, son grand-père était une force de la nature qui était, dans son jeune temps, reconnu comme l’homme le plus fort de la région et faisait grand cas de l’importance de la force. C’est toutefois de sa mère, Philomène Berger-Véronneau, que Louis, l’aîné de la famille, hérita directement sa force extraordinaire.

Philomène Berger-Véronneau était une femme imposante qui mesurait plus de 6 pieds et pesait dans les 240 livres. Si sa stature en imposait dans le ménage qui comptait pas moins de 17 enfants, il semble qu’elle ait fait de même avec les durs à cuire qui fréquentaient le gymnase de son fils dans les années 1880…

Marie-Louise SiroisMarie-Louise Sirois

Originaire de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, Marie-Louise Sirois a été proclamée, à la fin du XIXe siècle (sans doute l’âge d’or des tours de force), femme la plus forte du monde. Dès l’âge de 17 ans, elle semait déjà la stupéfaction par sa force hors du commun et était capable de soulever à plusieurs reprises, à hauteur d’un comptoir, un baril de près de 250 livres.

On la retrouve quelques années plus tard mariée à Henri Cloutier, lui-même un homme fort qui possède à cette époque un gymnase à Salem, au Massachusetts. Un soir, alors que des hommes tentaient sans succès de soulever d’une main un plateau sur lequel avaient été réunis 400 livres d’haltères, elle se mit à les taquiner, disant qu’ils ne pouvaient pas bouger un poids qu’une femme pourrait probablement déplacer. Il n’en fallait pas plus pour que ces messieurs la mettent au défi de réussir le tour de force, ce qu’elle fit du premier coup.

La nouvelle courut rapidement et, le lendemain, une foule incrédule s’était réunie au gymnase afin de lui demander de répéter l’exploit. Ajoutant 75 livres au plateau, elle s’exécuta de nouveau, à la stupéfaction générale. C’est à partir de ce moment que Marie-Louise Sirois se mit à l’entraînement et commença une carrière dans le milieu des tours de force. Elle se produisit dans de nombreuses villes du Canada et des États-Unis, établissant une bonne quinzaine de records :

  1. Soulever de terre, d’une main, 510 livres;
  2. Soulever de terre, des deux mains, à la Kennedy, 922 à 1 000 livres;
  3. Soulever de terre, des deux mains, à la Jefferson, 1 225 livres;
  4. Lever simultanément des deux mains à la hauteur des genoux : à droite, 200 livres et gauche, 250 livres;
  5. Jeter à droite ou à gauche, 125 livres;
  6. Étant debout sur une table, soulever au moyen de courroies fixées àla ceinture, une plate-forme chargée de 1 800 livres;
  7. Soulever un poids au moyen de courroies fixées autour du cou, 800 livres;
  8. Jeter des deux mains en haltères séparés : à droite 54 livres et à gauche, 54 livres;
  9. Jeter des deux mains, en barres à sphères, 175 livres;
  10. Soulever avec le dos une plate-forme chargée de 2 225 à 2 500 livres;
  11. À la volée, d’une main, 145 livres;
  12. Jeter des deux bras, 14 fois successivement, 160 livres;
  13. Charger sur l’épaule, avec l’aide des genoux, un baril de ciment de 315 livres;
  14. Retenir deux chevaux de 1 400 livres à la manière de Louis Cyr;
  15. Dévissé à droite, 235 livres (Weider, p. 137. Le record de Louis Cyr était de 275 livres).

Mesurant 5 pieds 10 pouces et pesant 185 livres, Marie-Louise Sirois avait deux frères eux-mêmes reconnus pour leur grande force et aurait d’ailleurs légué cette force à ses deux filles.

Maria Goulet

La mère des frères Baillargeon, qui se sont fait connaître pour leurs tours de force et leurs prouesses de lutteur vers la fin des années 1940, était une femme imposante : elle mesurait 5 pieds 11 pouces et pesait autour de 275 livres. Véritable force de la nature, elle était reconnue comme la femme la plus forte de la région du comté de Bellechasse, près de Lévis.

Elle était notamment connue pour le tour de force suivant, que seuls deux hommes avaient réussi à reproduire à l’époque : elle pouvait lever de terre une enclume de forgeron par la simple pression du bout des doigts, puis la déposer sur l’établi de la boutique de la forge. Ses fils avaient sans conteste de qui tenir!

Liane DufresneLiane Dufresne

Liane Dufresne s’est distinguée vers la fin des années 1980 en se positionnant comme championne du monde de tir au poignet. Mesurant 5 pieds 7 pouces et pesant 180 livres, elle se distingue tôt par sa force, remportant à l’âge de 13 une course de brouette où elle soulève une charge de 800 livres (elle en soulèvera plus tard une autre de 1 000 livres).

Elle a remporté 11 titres mondiaux de la fin des années 1980 à la fin des années 1990, voyageant partout dans le monde pour compétitionner. Elle a de plus été de la distribution du film Over the Top, qui mettait en vedette le musculeux Sylvester Stallone. Aujourd’hui retirée et intronisée au Temple de la renommée du tir au poignet depuis 2011, elle dirige un salon de massothérapie à Laval. La sœur de Liane, Sylvie, est elle aussi une athlète de haut niveau en tir au poignet.

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Moins connues que les hommes forts de notre histoire, ces femmes et d’autres dont les exploits n’ont sans doute jamais été notés ont leur place bien à elles dans la tradition de force du Québec. Il faudra fouiller dans les histoires de famille pour retracer quelques-uns de leurs faits d’armes avant qu’ils ne se perdent définitivement. J’invite tous les lecteurs et lectrices à me faire parvenir leurs histoires de familles pour reconstruire cette tradition!

Marc

Références

Articles

  • « Liane Dufresne au Temple de la renommée du tir au poignet », Courrier Laval, 15 septembre 2011.
  • Jean-Noël Dion, « Louis Cyr : homme fort et amuseru public », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 69, 2002, p. 18-24.
  • Réjean Lévesque et Jacques Saint-Pierre, « Des chantiers forestiers à l’arène : les frères Baillargeon », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 69, 2002, p. 28-32.
  • Guy Théberge, « Marie-Louise Sirois, une force de la nature », Histoire Québec, vol. 4, no 2, 1998, p. 31.

Web

 

  • http://fitness-mincir.bychd.net/video/H2LZxQedc6M/Liane-Dufresne-Championne-mondiale-de-tir-audu-poignet-bras-de-fer.html

 

Livres

  • Ben Weider, Les hommes forts du Québec, de Jos. Montferrand à Louis Cyr : biographies, Montréal, Éditions du Jour, 1973.
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